Que veut dire « le corps porte le trauma »? Voici comment je le vois
Dans mon travail, je rencontre des gens de toutes sortes de milieux, et je vois sans cesse une chose qu'il m'est devenu impossible d'ignorer : beaucoup de formes de souffrance émotionnelle ne vivent pas seulement dans nos pensées. Elles vivent aussi dans le corps, dans les tensions, dans notre façon de respirer, dans les contractions, dans l'hypersensibilité, dans les réactions émotionnelles, dans la façon dont le système nerveux répond, et dans la façon dont une personne continue de porter quelque chose longtemps après que l'expérience d'origine est passée.
Quand j'utilise ici le mot trauma, je ne l'emploie pas comme un diagnostic clinique. Je l'entends dans un sens plus large : l'empreinte durable d'expériences qui ont été accablantes, douloureuses, déstabilisantes ou émotionnellement intenses, et qui continuent de résonner dans le corps, le mental et la vie émotionnelle de la personne. Le trauma, dans ce sens, se reconnaît souvent dans les moments où quelque chose en nous réagit avec plus d'intensité que la situation présente ne semble le justifier, comme si le corps se souvenait de quelque chose que la conscience ne voit pas entièrement.
Vu ainsi, ce que les gens appellent le trauma dans le corps n'est pas un souvenir rangé comme un objet dans un muscle. C'est une façon dont le corps a appris à s'organiser autour de la douleur, de la protection, de la peur, de la vigilance et de la survie. C'est de l'information et des réponses apprises qui circulent dans un seul système relié.
Le système nerveux perçoit, interprète et organise, et les muscles, la respiration, les fascias, la posture, la voix et le visage répondent tous. Alors quand je dis que le corps porte le trauma, je veux dire que le corps l'exprime, à travers des réactions, des crispations, des contractions, une charge émotionnelle, de l'hypersensibilité et des réflexes de protection.
Le corps se souvient de ce que la tête a peut-être déjà expliqué
Une personne peut parler de quelque chose pendant des années. Elle peut le comprendre, le remettre en contexte, et même pardonner. Et pourtant, ses épaules montent quand un certain ton apparaît dans la voix de quelqu'un, son ventre se serre avant qu'elle sache pourquoi, sa poitrine se ferme dans une pièce qui devrait être sécuritaire, ou sa mâchoire se crispe pendant une conversation qui semble anodine.
Ça ne veut pas dire que la personne est faible, irrationnelle ou brisée. Ça veut dire que quelque chose en elle a appris, s'est adapté, et répond encore à partir d'un endroit qui, un jour, a semblé nécessaire.
Le corps ne se souvient pas avec des mots. Il se souvient par les sensations, la posture, la vitesse à laquelle il s'active, et par des schémas répétés tant de fois qu'ils ne ressemblent même plus à des schémas. On a simplement l'impression que « c'est moi ». C'est une des choses les plus importantes à comprendre : parfois, ce qu'on appelle la personnalité, la sensibilité, la réactivité, le fait de trop penser, de se fermer ou d'être épuisé, peut aussi être un corps qui a appris à s'organiser autour de ce qu'il a vécu.
L'intelligence de la réponse de survie
La réponse de survie n'est pas le problème en soi. Quand quelque chose semble trop menaçant, trop douloureux ou trop accablant, le corps réagit : les muscles s'activent, la respiration change, l'attention se rétrécit, le cœur accélère, et tout l'être se met en mode protection. Il y a une grande intelligence là-dedans. Le corps essaie de nous aider à survivre.
Le système nerveux est au centre de tout ça. Il reçoit constamment de l'information, interprète ce qui semble sécuritaire ou non, et dirige les réponses dans tout le corps. Il n'est pas séparé de notre vie émotionnelle; c'est une des principales façons dont la vie émotionnelle devient physique. Quand il perçoit une menace, qu'elle soit physique, émotionnelle, relationnelle ou remémorée, le corps entier répond. Les muscles se tendent, les fascias participent, la respiration raccourcit, la gorge se protège. Le corps se prépare.
Ce qui me semble important, ce n'est pas que cette réponse apparaisse, mais que parfois, elle ne se résout pas complètement. Parfois, le corps s'active, mais ne termine jamais le mouvement. Parfois, la personne n'a pas eu de véritable espace pour pleurer, trembler, se mettre en colère, fuir, parler, s'effondrer ou digérer ce qui se passait. Et parfois, l'expérience n'a pas été un seul événement dramatique, mais quelque chose de subtil et de répété, quelque chose de relationnel qui continuait d'arriver et qu'il fallait simplement endurer.
Quand c'est le cas, le système nerveux peut continuer de porter cette réponse, et le reste du corps continue d'y participer. Ce qui était autrefois une protection devient un schéma. Une personne peut alors vivre pendant des années avec des tensions chroniques, de la fatigue, une respiration courte, des réactions digestives, une poitrine sur la défensive, une gorge serrée, une vigilance constante, des débordements émotionnels, ou un corps qui semble toujours se préparer à quelque chose. Elle appelle peut-être ça du stress, de l'anxiété, ou simplement « je suis comme ça ». Mais très souvent, ce qui vit là, c'est une vieille forme de protection qui n'a jamais appris qu'elle pouvait lâcher prise en toute sécurité.
Toute douleur physique n'est pas émotionnelle, mais le corps et les émotions ne sont pas séparés
Ce ne sont pas toutes les douleurs du corps qui viennent de notre histoire émotionnelle. Le corps peut aussi avoir mal à cause de l'inflammation, de la posture, de la surutilisation, du manque de repos, d'efforts mécaniques, de changements hormonaux, de vieilles blessures et de bien d'autres facteurs tout à fait réels.
Mais je ne vois pas le corps comme séparé de la vie émotionnelle de la personne qui l'habite. Si le système nerveux a appris à vivre en défense chronique, ça ne reste pas seulement dans les pensées. Une mâchoire qui serre sans arrêt peut commencer à faire mal, un cou toujours sur ses gardes peut devenir tendu de façon chronique, un dos toujours crispé peut commencer à faire souffrir, et la respiration peut rester courte.
Je le dis avec prudence, parce que je ne veux pas réduire chaque maladie ou chaque symptôme à une émotion. Mais la façon dont une personne vit à l'intérieur peut, avec le temps, influencer la façon dont son corps fonctionne. C'est aussi pourquoi, quand j'accompagne quelqu'un, je ne peux pas regarder une seule couche. Son rapport au mouvement et au repos, sa façon de se parler, ce qu'elle évite et ce qu'elle répète sans cesse peuvent tous faire partie du même portrait.
Les fascias, la posture et la forme que prend ce qu'on retient
Les fascias sont le tissu conjonctif qui entoure, soutient et relie tout ce qui se trouve dans le corps. Les muscles, les organes, les os, les nerfs et les vaisseaux sanguins ne sont pas là chacun de leur côté; ils sont tenus dans une toile continue de tissu vivant. Et les fascias ne sont pas un simple matériel d'emballage. Ils réagissent au mouvement, au stress, à la tension, à la posture et aux habitudes répétées, et ils sont en communication constante avec le système nerveux.
Si quelqu'un a vécu pendant des années dans la peur, la retenue, la vigilance, le chagrin ou la pression de tout tenir ensemble, ça n'affecte pas seulement ses pensées. Ça peut changer peu à peu la façon dont tout le corps s'organise. La poitrine peut rester un peu fermée, le diaphragme peut bouger moins librement, la mâchoire peut se durcir, la gorge peut rester sur ses gardes, le ventre peut se serrer, et la colonne et la posture peuvent commencer à s'adapter autour de ces états intérieurs.
Les fascias participent à la forme que le corps prend avec le temps. Ils transmettent la tension et relient une région à une autre, si bien qu'une personne peut avoir mal au cou sans réaliser que c'est lié à la mâchoire, à la poitrine, à la respiration et au ventre, dans un schéma de contraction plus global. C'est aussi pour ça que la conscience corporelle peut être si puissante. Quand une personne commence à remarquer sa posture, sa respiration et les zones qui semblent denses, engourdies, tendues ou déconnectées, elle commence à remarquer comment son corps s'est réellement organisé.
Les émotions ne sont pas seulement mentales
Les émotions se vivent dans tout notre être. On ne pense pas seulement la tristesse; on la sent dans la poitrine, la gorge, le visage, la respiration, les yeux. On ne pense pas seulement la peur; on la sent dans les battements du cœur, le ventre, la peau et les membres. On ne pense pas seulement la honte; on la sent dans la posture, dans la chaleur, dans l'effondrement, dans l'envie de disparaître.
Si les émotions se vivent dans tout le corps, alors celles qui n'ont jamais pu être pleinement ressenties, exprimées ou complétées peuvent continuer de résonner dans tout le corps elles aussi : un chagrin qu'on n'a jamais fini de pleurer, une colère qu'il n'était jamais sécuritaire d'exprimer, une peur qui n'avait nulle part où aller, ou la longue pression d'être sage, d'être à la hauteur, d'endurer, de rester calme et de ne jamais s'effondrer. Ces choses ne disparaissent pas simplement avec le temps. Elles peuvent rester en nous comme des mouvements inachevés, comme des contractions, comme une énergie qui continue d'organiser la personne de l'intérieur.
C'est pourquoi le corps peut réagir d'une façon que la tête ne comprend pas. Une personne peut se demander : Pourquoi j'ai réagi comme ça? Pourquoi ma gorge s'est fermée? Pourquoi j'ai souri alors que je n'en avais pas envie? Pourquoi je sais que quelque chose n'est pas bon pour moi et je m'en approche quand même?
Ce sont des questions profondément humaines. Souvent, la tête est vraiment confuse, parce que la réponse se produit plus vite et plus profondément que le raisonnement conscient. Le système nerveux interprète déjà et le corps réagit déjà, à travers la respiration, le tonus musculaire, les fascias et la charge émotionnelle, avant que la tête ait eu le temps de suivre. Une personne peut très bien comprendre d'où vient quelque chose et sentir quand même son corps continuer d'y obéir. C'est pourquoi le corps est si important dans la guérison : parfois, il exprime encore l'émotion bien longtemps après que la personne a cessé d'en raconter l'histoire.
Ce dont on hérite, ce qu'on apprend, ce qu'on porte
Ce n'est pas tout ce que nous portons qui a commencé avec nous. Quand on regarde les familles sur plusieurs générations, on voit parfois quelque chose d'indéniable qui se transmet, pas seulement dans les croyances et les comportements, mais dans le corps lui-même : une façon de tenir son visage, de se crisper sous la pression, de se refermer dans le silence, de se préparer au pire, d'attendre que quelque chose tourne mal, de ne jamais se reposer même quand il n'y a aucune menace réelle.
Une partie de tout ça s'apprend peut-être dans la relation, une partie est peut-être énergétique, une autre s'absorbe à force de vivre côte à côte pendant des années, et une autre encore a peut-être des dimensions biologiques et intergénérationnelles. Je le dis avec prudence, parce que je ne veux pas affirmer des choses rigides là où il reste du mystère. Mais beaucoup d'entre nous naissent dans des systèmes nerveux, des systèmes familiaux et des atmosphères émotionnelles qui nous façonnent avant même que nous ayons des mots pour ce qui se passe. Et parce que ça a toujours été là, ça peut sembler invisible. On a simplement l'impression que « c'est ce que nous sommes ».
Pourquoi la prise de conscience change tant de choses
Le même corps qui porte ces schémas est aussi la porte par laquelle le changement peut commencer. Le corps n'est pas seulement l'endroit où la douleur est retenue; c'est aussi là où la vérité se révèle et où les schémas deviennent visibles. C'est là qu'une personne peut commencer à remarquer : ma respiration change ici, mon cou se tend ici, ma mâchoire se durcit ici, ma voix change ici, mon corps se prépare ici.
Ces moments de prise de conscience ne sont pas petits. Pour moi, ils sont sacrés, parce que quelque chose commence à se séparer. La personne n'est plus complètement confondue avec le schéma; il y a maintenant une présence qui observe, et il y a de l'espace. La guérison commence souvent là, pas nécessairement par une libération immédiate ou une catharsis spectaculaire, mais par une observation honnête, en ralentissant assez pour sentir ce que le corps fait pour nous depuis tout ce temps.
C'est une des raisons pour lesquelles mon travail n'est pas seulement une conversation. Les mots comptent, parce qu'ils apportent de la lumière, du sens et de la reconnaissance. Mais en même temps, j'écoute aussi le corps : là où la personne accélère, se contracte, se déconnecte, se durcit, perd son souffle ou sa présence, ou se sent submergée. Très souvent, le corps dit la vérité avant que les mots arrivent complètement.
Se libérer, ce n'est pas forcer le corps à lâcher prise
Ma façon d'aborder la guérison est holistique, spirituelle, énergétique et somatique. Quand j'accompagne quelqu'un, je n'écoute pas seulement ce qui s'est passé. Je porte aussi attention à la façon dont ça vit en cette personne aujourd'hui : dans sa respiration, le ton de sa voix, sa posture, dans ce qui semble activé, absent, figé ou prêt à s'adoucir. Parfois, la guérison commence par les mots et par une écoute profonde. Parfois, elle commence par la conscience du corps, l'ancrage, le silence, le lien spirituel, la prière, la présence ou le travail énergétique.
Mais je ne crois pas que la vraie guérison vienne du fait d'attaquer le corps ou de le forcer à relâcher avant qu'il soit prêt. Le corps a ses raisons. Même sa tension a une intelligence, et même son armure a un sens.
La libération, telle que je la comprends, ne consiste pas à arracher violemment quelque chose de mauvais en soi. Il s'agit de créer assez de conscience, de sécurité, d'honnêteté et de soutien pour que le corps n'ait plus besoin de s'organiser de la même vieille façon. Ça peut être très tranquille : une respiration plus profonde, un ventre plus détendu, une gorge qui s'ouvre un peu plus, une conversation qui ne provoque plus le même effondrement intérieur, un système nerveux qui réagit avec moins d'intensité, ou une personne qui réalise pour la première fois que ce qu'elle croyait être simplement sa personnalité était aussi un schéma de protection. Pour moi, c'est une guérison profonde.
Il n'y a rien de brisé en vous
Une grande partie de ce qu'on appelle un dysfonctionnement est très souvent une adaptation. La tension, la fermeture, l'hypervigilance, les débordements émotionnels et la méfiance ont tous été, à un moment donné, des formes de protection. Même ce dont nous avons hérité a peut-être déjà fait partie de la survie de quelqu'un.
Ça ne veut pas dire qu'on doit rester dans ces schémas pour toujours. Mais ça veut dire qu'on peut les aborder avec plus de respect, de compassion et de sagesse. Le corps n'est pas l'ennemi; il essaie de nous aider depuis le début.
Et quand on commence à l'écouter avec présence plutôt qu'avec contrôle, avec curiosité plutôt qu'avec jugement, et avec patience plutôt qu'avec force, quelque chose de nouveau devient possible. Le corps peut commencer à apprendre qu'il n'a plus besoin de tout porter de la même façon. Il peut apprendre la sécurité et le repos, une autre façon de respirer et d'être.
Note : Je ne suis ni psychologue ni psychothérapeute. Ce que j'écris ici vient de ma propre compréhension et de la façon dont j'observe et accompagne les gens dans mon travail. Ce n'est pas une définition clinique, mais une façon spirituelle, somatique, énergétique et humaine de comprendre pourquoi la souffrance émotionnelle peut continuer de vivre dans le corps, dans le système nerveux, dans nos émotions et dans les schémas à travers lesquels nous vivons notre vie. Cet article s'inspire en partie de réflexions plus larges sur le corps et le trauma, notamment des idées associées à Peter Levine, Bessel van der Kolk, Candace Pert, à la recherche sur les fascias et aux études sur le trauma intergénérationnel, tout en exprimant ma propre compréhension et ma façon de travailler.
Katiana